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Discours de Kostadinka Kuneva au Forum européen sur les Inégalités.

Athènes, 24 Novembre 2017.

Lorsque nous parlons d'inégalités, nous nous référons à plusieurs éléments très différents entre eux. Il y a l'inégalité entre le 1% de l'élite mondiale - détentrice du 50% de la richesse mondiale et le 99% de la population de la Terre, qui se contente de la partie restante de cette richesse. Mais parmi ces 99% de la population, il y a également d'énormes différences.

Nous parlons aussi d'inégalité entre les hommes et les femmes.

Une inégalité que nous mesurons à travers les différences de salaires et de pensions ou encore à travers l'exclusion des femmes des postes de responsabilité.

Il y a aussi d'énormes différences d'un pays à l'autre, d'un continent à l'autre.

Une réalité est d'être pauvre en Europe mais être pauvre en Inde ou en Afrique est une bien autre réalité, car là, la pauvreté signifie souvent mourir de faim.

 

Cependant, quand nous voulons parler d'inégalités sur le marché du travail en Europe, les choses deviennent de plus en plus difficiles pour nous, la Gauche.

 

Nous parlons des travailleurs et de la classe ouvrière que nous considérons comme la force qui fait front au capital. Nous voulons nous exprimer au nom de tous les travailleurs européens. Nous leur parlons comme si leur unité et leurs intérêts communs étaient choses acquises. Cependant, quand nous regardons la situation d'un bout à l'autre de l'Europe, nous sommes embarrassé-e-s.

 

Comment allons-nous montrer à un travailleur en Bulgarie où le salaire minimum est de 230-250 euros, qu'il a des intérêts communs avec le travailleur luxembourgeois, dans le pays duquel les salaires sont dix fois plus élevés qu'en Bulgarie ?

 

Peut-on comparer le chômeur en Grèce où le chômage est de 20%, avec le chômeur en Allemagne où le chômage est de 4%, ou encore avec celui en Suède où chaque chômeur a droit à une indemnité d'au moins 35 euros par jour ?

 

Quelle est la force des syndicats dans notre pays, la Grèce, où les conventions collectives de travail ont été abolies, et quelle est la force des syndicats en Belgique ou en Italie où les conventions collectives sont toujours importantes malgré leur fort affaiblissement ?

 

Et en dehors des différences entre les pays, il existe des différences d'un secteur à l'autre, d'une profession à l'autre. Dans la même industrie, il y a de grandes différences entre les travailleurs âgés, possédant les qualifications et la spécialisation d'un autre âge, et les plus jeunes, avec de nombreux diplômes, la plus grande expertise technique et la formation, les langues étrangères et la grande facilité d'adaptation dans un environnement de travail différent, dans un pays loin du leur.

 

La vérité est que ce phénomène, les grandes différences et inégalités dans le monde du travail, n'est pas entièrement nouveau. Le capital a toujours gagné en force par la division des travailleurs. Il est dans la nature du capital de provoquer des contradictions entre les ouvriers, de les faire concourir entre eux. À notre époque, cependant, cela prend des dimensions sans précédent. Et cela rend notre travail incroyablement difficile.

Au Parlement européen, nous sommes quotidiennement confrontés à cette grande difficulté. Il est peut-être facile de saisir la tendance générale des politiques européennes de l'emploi, qui visent la déréglementation des relations de travail et le nivellement vers le bas des revenus des travailleurs.

 

Mais lorsque nous essayons de trouver des points communs au sein du Comité de l'emploi, dont je suis membre, nous comprenons que, dans chacun des 28 pays de l'UE, il existe des expériences très différentes sur la façon dont les travailleurs vivent la crise, le chômage, l'inégalité, la pauvreté, l'insécurité de l'emploi et l'exploitation. La division de l'Europe entre le nord et le sud s'étend aussi au monde du travail.

 

Par exemple, nous essayons de parvenir à un accord dans le cadre de la Directive sur le détachement des travailleurs d'un pays de l'UE à l'autre. Même la Commission a accepté dans sa proposition le principe du «salaire égal pour un travail égal». Autrement dit, le travailleur bulgare détaché en Allemagne doit être rémunéré comme les travailleurs allemands rémunérés en Allemagne et non comme les travailleurs bulgares rémunérés en Bulgarie. Mais il y a de fortes réactions. Pas seulement par les groupes politiques conservateurs, les États membres et les entreprises qui conviennent au régime actuel, car ils économisent des millions d'euros. Les réactions viennent souvent de la part des travailleurs eux-mêmes et des syndicats des pays les plus pauvres, qui craignent de perdre des emplois dans les pays les plus riches.

 

Selon moi, ces différences et inégalités majeures sur le marché du travail européen ne sont pas dues au hasard. Bien que l'UE est basée sur les dites “quatre libertés“, la libre circulation des capitaux, des biens, des services et des personnes, de fait l'UE est devenu un marché unique seulement pour les trois premières libertés. Bien sûr, avec des conditions inégales, au dépens des pays les plus pauvres. Les travailleurs ont généralement la possibilité de chercher de meilleures conditions de travail en dehors de leur pays d'origine, mais dans la pratique, les travailleurs étrangers travaillent plus et sont payés moins que les travailleurs nationaux. Ensuite, le fait qu'il n'existe pas de politique commune d'emploi au sein de l'UE ni de convergence des salaires est très pratique pour les grandes entreprises des pays riches, qui investissent dans la main-d'œuvre bon marché des pays les plus pauvres.

 

C'est pourquoi nous comprenons à quel point sont hypocrites les États riches de l'UE lorsqu'ils blâment les états les plus pauvres, pour le fameux «dumping salarial», pour la concurrence quant à qui gardera des salaires plus bas. Ils sont hypocrites parce qu'en même temps, les multinationales des pays riches profitent très bien de cette compétition et délocalisent leur production soit dans les plus pauvres pays de l'UE soit en Asie.

 

Lorsque cet état d'inégalités et de divisions dans le monde du travail existe, comment pouvons-nous, la Gauche, maintenir uni ce monde du travail ?

 

Le GUE / NGL lui-même a beaucoup débattu au Parlement européen sur le Socle européen des droits sociaux. Nous sommes aussi allés au Sommet social de l'UE, il y a une semaine, à Göteborg, en Suède, où je participais aussi. Ce sommet, à mon avis, a juste donné lieu à une liste de souhaits, à une photo commémorative. Ni le rapport que nous avons voté suite à de nombreux compromis au Parlement européen a été entendu, ni les revendications des syndicats européens.

 

L'idée d'un Socle européen de droits sociaux est juste, parce que l'UE ne sera jamais unifiée s'il n'y a pas de convergence ascendante dans les relations de travail, les salaires, la protection sociale, l'assurance, le bien-être, la santé et tous les droits sociaux. Cependant, la proposition de la Commission européenne est hypocrite, pleine de pièges et de fenêtres ouvertes à une plus grande dérégulation du travail et à la dégradation de la protection sociale. Il s'agit d'un nivellement, d'une convergence vers le bas.

 

Mais le Socle européen de Droits sociaux, même s'il devenait réel et contraignant pour les États membres et toutes les institutions de l'UE, ne peut être la proposition alternative de la Gauche pour l'avenir du monde du travail.

 

Une telle proposition globale de Gauche nécessite beaucoup de débats et d'approfondissement. Il y a des changements si complexes et si rapides que souvent nous ne les comprenons même pas. Cependant, nous avons besoin de réformes progressives, même minimales, qui aideront au moins le monde du travail à se défendre.

Parce que le monde du travail subit une attaque dure, très dure.

 

C'est pourquoi je considère comme un principe nécessaire de soutenir la position de la Confédération européenne des syndicats sur le Socle social européen. Pour un protocole social qui sera rajouté aux traités européens et qui placera les droits sociaux au même niveau, ou alors au niveau plus haut que les “quatre libertés“ du marché unique.

 

Ceci n'est pas une proposition radicale.

Je ne me fais aucune illusion, je sais que les syndicats européens n'ont pas surmonté leur bureaucratie, mais subissent leurs graves maladies qui en chassent les travailleurs.

Aussi, c'est un début pour arrêter la dissolution du droit du travail et de l'État providence. C'est un pas pour que les travailleurs européens puissent regagner le temps perdu. Pour qu'ils puissent mieux comprendre les choses qui les unissent, malgré leurs grandes différences. Pour que les travailleurs redescendent dans la rue et réclament ce qu'ils ont perdu pendant la crise. Pour qu'ils puissent reconstruire leurs syndicats. Les syndicats que nous avons encore aujourd'hui ou alors des nouveaux syndicats, avec plus de démocratie, moins de bureaucratie et mieux adaptés aux nouvelles formes du travail.

 

Traduction du grec : Anastassia Politi

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