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« Il n’y a dans le libéralisme ni passé ni futur » ainsi que le rappelait Sia Anagnostopoulou dans une interview parue dans L’Humanité en mars 2016. La ministre grecque en charge de l’éducation au sein du gouvernement Tsipras développe ici les différents enjeux qui guident son action ainsi que le rôle et la place que tiennent la formation, l’éducation et la transmission dans le projet politique global de Syriza pour la Grèce mais aussi pour l’Europe.  

 

Carnets rouges : Peut-être pouvons nous commencer par dresser un état des lieux général ? Nous avons très peu d’informations fiables et précises en France sur l’état réel du système éducatif grec, quelle photographie pourrais-tu nous en donner aujourd’hui ?

 

Sia Anagnostopoulou : C’est hélas une photographie très sinistrée. Notre système éducatif est à l’image de l’ensemble du pays : meurtri, exsangue et terriblement abîmé et affaibli par les cures successives d’austérité et de libéralisme exigées par la Troïka[1] et relayées avec zèle par les gouvernements précédents de la Nouvelle Démocratie et du Pasok[2]. Lorsque Syriza est arrivée au pouvoir en janvier 2015, nous avons pris la mesure de la dégradation sociale, économique et culturelle dans laquelle était le pays et singulièrement dans le domaine primordial de l’éducation et de la formation.

 

Notre système éducatif est d’abord marqué par un vieillissement généralisé et un manque criant de personnel. Que ce soit dans les écoles, les lycées ou à l’université, la moyenne d’âge des professeurs est de 60 ans et il n’y a eu en Grèce aucun recrutement depuis 2009.

Le budget alloué à l’éducation a subi des coupes vertigineuses dans les dernières années, entre 2008 et 2015, il a baissé de 77% ! C’est un indicateur clair des priorités de développement mises en avant par la Troïka et l’ancien gouvernement…entre l’école et les banques, leur choix est sans ambiguïté aucune.

La conséquence tragique de cette politique, elle est très concrète : c’est une fuite des cerveaux continue et l’émigration toujours plus importante des étudiants vers d’autres pays européens comme l’Allemagne. Comment des jeunes gens formés, éduqués, pourraient-ils supporter de n’avoir aucun avenir ? C’est cela aussi le vrai visage du néo-libéralisme.

 

CR : Face à une situation aussi dégradée, quelle a été l’action de Syriza et de ton ministère ? Quelles ont été vos premières mesures ?

 

S.A : L’urgence absolue, c’était de garder debout le système d’enseignement public et gratuit et de maintenir une égalité d’accès et un droit à l’éducation pour toutes et tous. Cela n’avait rien d’évident. Toute l’action et la volonté de nos prédécesseurs (soutenus et encouragés dans cette voie par la Troïka) s’inscrivaient dans une logique de compétitivité et de sélection par l’argent. En réalité, notamment pour les universités, il s’agissait de relier toujours plus étroitement l’économie de la connaissance aux critères et aux exigences du Marché et d’aller vers une privatisation progressive de tout le secteur public. Outre des aides accrues et systématiques accordées aux établissements privés - alors même que l’économie grecque était en grave récession et que la « crise de la dette » nous étranglait - la droite et le Pasok, en plein accord j’insiste là-dessus avec la Troïka, ont ainsi supprimé tout contrôle de l’Etat et rendu payantes les études supérieures au niveau des Masters. Avec le but avoué de promouvoir des universités d’excellence à travers une mise en concurrence féroce entre les établissements. Transformant ainsi de fait les universités en entreprises et les chefs d’établissements en PDG.

Autre exemple, il existe en Grèce depuis longtemps une tradition démocratique profondément enracinée de la participation active des étudiants à l’organisation et au fonctionnement de leur université. Eh bien, deux lois votées conjointement par la droite et le Pasok en 2011 et 2013 ont eu pour résultat l’éviction définitive des étudiants de toutes les instances de direction et de fonctionnement des établissements.

Confrontés à une telle adversité – et qui se poursuit aujourd’hui encore – lorsque nous sommes arrivés au pouvoir, nous ne pouvions pas traiter tous les problèmes en même temps. Nous avons donc identifié un certain nombre de priorités qui ont déterminé notre action politique.

Première priorité : embaucher des enseignants et du personnel. A chaque fois que c’était possible nous avons créé des postes. Dans la même idée, nous avons mis en place l’accès à des bourses gouvernementales à l’intention des étudiants qui pouvaient être embauchés comme chercheurs.

La seconde priorité pour nous c’était d’arrêter cette pente dangereuse et toujours plus rapide vers la privatisation de l’enseignement. Par exemple, le statut des professeurs dans les écoles privées est entièrement soumis à la flexibilité et n’est assorti d’aucun droit, d’aucune convention collective et échappe à tout cadre législatif. Le licenciement peut intervenir à tout moment et sur n’importe quel motif. Nous avons donc œuvré avec Syriza afin de ramener le statut de ces enseignants au sein du Ministère de l’Education.

Nous nous sommes aussi attaqués aux contenus, aux programmes et notamment à ce qu’il y avait dans les livres d’Histoire et de Religion et ce qui était transmis comme vision du monde et de l’histoire de notre pays à nos enfants. Pour cela, nous avons créé un Institut de la politique éducative, chargé d’étudier ces différentes questions et de faire des propositions. La réaction de l’Eglise et de l’ensemble des forces conservatrices a été immédiate et très violente. Il n’était pas question de toucher aux livres. Nous sommes clairement dans une lutte idéologique où, pour la Droite et l’Eglise, il est inenvisageable de modifier quoi que ce soit du récit national officiel et par exemple de parler de la période trouble de la dictature des colonels.

Il y a eu - sur la base de cet esprit du néo-libéralisme qui cible ouvertement les structures publiques de « l’Etat providence » - coalisation de forces (la droite, l’Eglise) appuyée par l’écrasante majorité de la  presse « indépendante » et soutenue par la Troïka pour très consciemment bloquer l’action gouvernementale de Syriza et tenter de délégitimer notre présence à la tête du pays. Et signe s’il était besoin que l’Education est bien un domaine crucial en termes de sens et de représentation politique, la Troïka elle-même a envoyé récemment à Tsipras et à son gouvernement une lettre stipulant l’interdiction de légiférer sur l’Education sans leur accord.

 

CR : Justement, quelle place tient l’éducation dans le projet politique global de Syriza et le programme de Thessalonique[3] ?

 

S.A : Une place évidemment essentielle. Le néo-libéralisme, ce n’est pas que l’austérité économique, la domination des marchés et l’affirmation qu’il n’existe pas d’alternative. C’est aussi – surtout – la coupure radicale des sociétés avec leur histoire, leur mémoire, la tyrannie d’un présent perpétuel qui ne connaît ni passé ni futur, rien d’autre que le présent du profit pour quelques uns. Contre cet effacement de tout ce qui fonde une histoire et une mémoire collectives, l’Education est bien sûr l’acteur majeur en même temps qu’un garde fou précieux de préservation des libertés, de la capacité à se construire comme sujet et à choisir, dans une moindre mesure, son destin. Et c’est naturellement une arme politique de premier plan.

L’Education est par ailleurs le garant ainsi que l’épreuve de la démocratie. Ce que Syriza a érigé en principe, c’est l’égalité. L’égalité dans le droit à l’éducation pour tous. C’est cela le cœur de notre combat. Le refus de l’excellence pour quelques écoles mais l’exigence d’écoles excellentes pour tous. Le deuxième principe, c’est la responsabilité. Nous sommes responsables des valeurs et des repères que nous transmettons à la génération suivante. Nous pouvons choisir entre l’exaltation de la compétitivité et de la concurrence, la revendication d’une identité nationale forclose ou la construction d’un esprit critique relié à la démocratie, la curiosité pour l’autre…

La semaine dernière, j’étais à Lesbos où je participais à un synode des recteurs de toutes les universités grecques. Et ensemble nous avons décidé d’agir à travers un décret pour que les réfugiés qui arrivent chez nous puissent s’inscrire dans un cursus universitaire. C’est pour moi un exemple très concret de l’affirmation d’un choix politique.

Mais l’égalité reste le combat le plus important. Et il faut se battre coûte que coûte pour la préserver et l’étendre. Moi-même, Sia, je suis issue des classes populaires et je sais bien que je n’aurais jamais fait d’études, je ne serais jamais devenue historienne et a fortiori ministre si cette égalité n’avait pas été là.

 

 

Propos recueillis et mis en forme par Marc Moreigne

pour la revue Carnets Rouges, no 8 octobre 2016.

source : http://reseau-ecole.pcf.fr/58845

 

 

[1] Terme par lequel on désigne les trois instances dirigeantes actuelles de l’Union Européenne : la Commission européenne, la Banque centrale européenne (BCE) et le Fonds monétaire international (FMI)

[2] Nouvelle Démocratie (droite) et Pasok (Parti socialiste) se sont succédé au pouvoir avant la victoire de Syriza en menant peu ou prou la même politique de soumission et/ou d’accompagnement des mesures d’austérité préconisées par la Troïka.

[3] Le « programme de Thessalonique », présenté en 2014 dans cette ville par Alexis Tsipras à la veille des élections du 25 janvier 2015 qui l’ont amené au pouvoir en Grèce constitue à la fois le projet politique de Syriza et la feuille de route du gouvernement actuel.

"L’éducation, c’est l’épreuve de la démocratie" Entretien avec Sia Anagnostopoulou, vice-ministre à l'éducation nationale.

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