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Marc Moreigne, manifestation Avec les Grecs,Paris, avril 2014.
Marc Moreigne, manifestation Avec les Grecs,Paris, avril 2014.

Par Marc Moreigne.

Le jeudi 20 août 2016, Alexis Tsipras a présenté sa démission et celle de son gouvernement. Depuis, il y a eu la formation d’Unité Populaire, la valse hésitation de Zoé Konstantinopoulou et de Yannis Varoufakis pour savoir s’ils en seraient (et qui s’est résolue avec des choix différents pour les deux autres figures marquantes de Syriza) et finalement de nouvelles élections. Pour autant ce n’est pas un épilogue, juste l’ultime péripétie d’une lutte féroce, permanente et déséquilibrée qui avait commencé bien avant la victoire de Syriza en janvier 2015 mais qui s’est déchaînée dès le lendemain de la prise de fonction du nouveau premier ministre grec et la nomination de son gouvernement. Et qui se poursuit aujourd’hui.

Une lutte à l’issue incertaine mais à l’enjeu crucial, vital. Pour la Grèce et pour le peuple grec. Pour la crédibilité et l’incarnation en actes d’une alternative politique, économique, sociale, culturelle et humaine à la doxa et au cadre ordo/néo libéral qui s’est imposé comme la règle unique de pensée et de fonctionnement en Europe. Pour la gauche et ce qu’elle représente (encore !) comme espoir et comme projet de transformation de la vie et de la société.

Tel est l’enjeu, telle est la mesure de ce qui a lieu en Grèce aujourd’hui. Cette sensation étrange que l’Histoire est en train de s’écrire sous nos yeux, au jour le jour, que tout fait sens et que tout est relié et que quelque chose de décisif dont nous ignorons encore l’exacte nature est en train de se produire, tout près de nous, entre Bruxelles, Athènes, Berlin et sans doute Madrid (et j’allais oublier Londres ! la prise de pouvoir surprise de Corbyn sur le Labour !), je pense que chacun, à sa façon, le perçoit.

Dans cette bataille, Syriza a déjà remporté plusieurs victoires :

Première victoire, elle a arraché son masque démocrate et soi disant consensuel et raisonnable à l’Europe libérale telle qu’elle est aujourd’hui et a mis en pleine lumière les vrais visages du FMI, de la BCE, de l’Eurogroupe et de la Commission européenne et non uniquement comme on a tendance à le croire celui de Angela Merkel.

Syriza a fait plus : elle a mis en évidence le fonctionnement et les objectifs anti-démocratiques de cette Europe-là et sa coupure profonde avec les aspirations des peuples qui la composent. Elle a fait la preuve par l’exemple que la Troïka n’est disposée à accepter aucune expression démocratique dès lors qu’elle va à l’encontre de sa philosophie et de ses objectifs. Jusqu’à le faire dire, textuellement, par le ministre des finances allemand Wolfgang Schaüble (moteur et « âme » de l’Europe actuelle) : « On ne peut pas laisser une élection changer quoi que ce soit aux règles du fonctionnement européen ». Aveu sidérant que même les médias dominants ne sont pas parvenus à dissimuler.

Seconde victoire, Syriza a pris le pouvoir en Grèce. Ce faisant, elle a démontré qu’une alternative politique est possible en Europe et que la voix des peuples peut non seulement être représentée et entendue mais surtout qu’elle peut s’imposer et gagner face aux intérêts financiers et au marché. Et cela démocratiquement. Pacifiquement. Dans un processus politique respectueux du droit. C’est bien cela, le caractère démocratique et pacifique de la victoire, que ne supporte pas l’oligarchie économique et les puissances libérales, parce que cela donne à Syriza et à son gouvernement une légitimité. Et pour eux cette légitimité est dangereuse puisqu’elle laisse entendre que oui, il peut y avoir une autre conception de l’Europe que la leur. Cette victoire-là est naturellement essentielle parce qu’elle ancre dans la réalité et non plus dans l’hypothèse la crédibilité d’une autre politique en Europe. Avec Syriza et le gouvernement Tsipras nous sommes dans le faire, dans l’ici et maintenant et on ne peut plus nous opposer l’argument que nous serions soit des irresponsables soit des utopistes et de doux rêveurs. Syriza se coltine le réel et ça fait toute la différence.

Troisième victoire, Syriza a pris le pouvoir non par une stratégie d’alliances et de compromis avec des partis politiques mais avant tout grâce à un vrai et fort soutien populaire. Un soutien de l’ensemble de la population grecque très clairement exprimé (même à deux reprises, aux législatives de janvier puis à l’occasion du référendum du 7 juillet) contre la politique menée par les gouvernements précédents et contre la tutelle de fait exercée par la Troïka sur le pays. Ce soutien populaire est à la fois la preuve de sa légitimité et le signe d’un espoir nouveau pour de nombreux autres états et peuples européens. Un espoir appelé naturellement à se propager et à s’étendre comme l’a montré très concrètement les élections municipales en Espagne avec la percée de Podemos et les attentes qu’elle suscite chez les espagnols. De même plus récemment encore en Angleterre, pour l’élection surprise de Jeremy Corbyn à la tête du Labour qui n’aurait sans doute pas eu lieu s’il n’y avait pas eu Syriza. C’est (aussi) à cela qu’a servi et que sert Tsipras et le pouvoir de Syriza en Grèce. Et c’est pourquoi, il est vital, selon moi, que Syriza reste au pouvoir et puisse durer.

Pour autant, la voie suivie est loin d’être triomphale et Tsipras n’a rien d’un César (heureusement !) rentrant victorieux à Athènes de sa campagne européenne…

Syriza et lui se sont engagés dans une longue marche, difficile, douloureuse, parsemée d’obstacles et à l’issue incertaine. Je crois qu’il le sait et que c’est en toute conscience et lucidité qu’il a engagé son pays, son parti et son peuple dans cette lutte inégale (un contre dix- huit, car il n’a à ce jour aucun allié au pouvoir en Europe) où beaucoup sera perdu et beaucoup abandonné. Je ne crois pas à la fable du Tsipras naïf qui n’aurait pas pris la mesure de la violence de ses « partenaires » libéraux, persuadé de pouvoir les convaincre sur la seule justesse de ses arguments anti-austérité. Et je ne crois pas non plus au Tsipras traître, au Janus bifrons qui soudain révèlerait sa vraie nature de social démocrate voire de social libéral après avoir endossé les habits de la gauche radicale pour arriver au pouvoir, comme nous le présente aujourd’hui le MPEP et d’autres, hélas, plus proches de nous…

Mais la première victoire, comme l’énonce le titre de ce texte, c’est bien de rester vivant. « Vivant » en l’occurrence, cela veut dire au pouvoir en Grèce et cela veut dire aussi incarner dans la réalité politique mortifère et quasi uniforme de cette Europe libérale une autre voix, une autre vision, une autre pensée, un autre objectif, bref de porter un projet politique alternatif qui, même s’il ne peut en l’état s’appliquer comme ses promoteurs le souhaiteraient, entraîne, par sa seule existence au sommet d’un des Etats de l’Union, un bouleversement profond, irréversible et, je le crois, durable. Car Syriza et Tsipras jouent le temps long. Le bouleversement ou au moins l’inflexion significative à terme du rapport des forces en Europe. Peut-être se trompent-ils, l’avenir nous le dira, mais en l’état actuel ils n’ont guère d’autres solutions. Et je les soutiens, même s’ils ont signé ce terrible mémorandum sous la pression de la Troïka, exaspérée et sidérée que le gouvernement Tsipras soit une fois de plus réélu par le peuple grec avec moins de 1% de voix perdues par rapport à l’élection de janvier, sa confiance renouvelée, et que la « parenthèse Syriza » qui devait bien vite se refermer, dure. Et durera je l’espère longtemps encore.

Mais c’est (aussi) sur nous que repose l’avenir de Tsipras et du gouvernement Syriza en Grèce et du défi et de l’espoir qu’il représente pour l’ensemble de l’Europe et au-delà pour la pensée et l’élaboration d’une alternative politique structurée victorieuse face au capitalisme et au libéralisme. Et quand je dis « nous » je pense bien sûr aux forces de gauche et de transformation en Europe (et singulièrement en France, à notre si fragile et controversé front de gauche) mais aussi aux peuples de cette Europe. Nous sommes aujourd’hui à l’heure du choix et inutile de dire qu’il est lourd de conséquences. Soit « nous » reconnaissons qu’il y a en Grèce, aujourd’hui, avec Tsipras et l’expérience Syriza, quelque chose de nouveau et de vital à l’œuvre qui engage le destin et la définition même de l’Europe et de l’avenir d’une pensée et d’une action politique de transformation et dans ce cas, il ne faut plus attendre une seconde pour nous mobiliser entièrement pour la réussite de ce combat qui est autant le nôtre que celui des grecs. Soit nous considérons que l’aventure Syriza a d’ores et déjà échoué, que sa tentative d’une autre politique est avortée et que Tsipras et son gouvernement ont tourné le dos à leur programme de Thessalonique, qu’ils ne sont plus que les otages voire les complices de la Troïka. Et dans ce cas, nous n’avons plus qu’à attendre le messie (Mélenchon ? Lordon ? Sapir ? Le « peuple citoyen » rassemblé et conquérant ? un autre « homme (ou femme) providentiel » qui surgirait soudain du chaos ?…) ou à tourner nos regards vers Podemos, ou encore à attendre patiemment que les innombrables comités populaires et autres conseils citoyens qui fleurissent un peu partout dans un « créatif et joyeux bordel » selon l’expression d’un camarade inspiré, décident pour finir de se réunir et de prendre le pouvoir. Vous l’aurez compris, je suis plus que sceptique sur la deuxième option.

Je crois donc que nous devons coûte que coûte soutenir Syriza et la stratégie douloureuse, complexe et dénuée de tout romantisme que Tsipras cherche à mettre en œuvre. De toutes nos forces et avec la conscience claire que c’est une lutte de chaque instant, un duel mouvant et incertain, sans merci ni répit, qui l’oppose et qu’il oppose dans la mesure de ses moyens qui sont faibles hélas, au FMI, à la BCE, à la Commission Européenne ainsi qu’à la majorité des gouvernants des autres pays européens sans compter Aube dorée, la Nouvelle Démocratie, le Pasok, l’Eglise orthodoxe, les armateurs grecs et tous ceux qui, dehors et dans son pays, guettent avidement sa chute. Je crois que outre le courage et l’intelligence de la situation, ce qu’Alexis Tsipras et ses camarades de Syriza nous donnent à voir, c’est l’exemple du combat politique tel qu’il peut et doit se mener : une vision, un but, un horizon à la fois conceptuel et pratique – ici le programme de Thessalonique qui fait clairement figure de boussole idéologique comme de feuille de route du gouvernement – une méthode – rassembler différentes sensibilités (Syriza est le fruit de la coalition d’au moins une dizaine de mouvements et de groupes politiques de gauche éparpillés) sur une ligne claire et fédératrice (refus de l’austérité, justice économique et sociale, priorité donnée délibérément aux besoins humains et aux services publics et non aux ratios comptables ou à la réduction de la dette), tenir sa légitimité d’un mandat clair là encore et irréfutable d’une nette majorité du peuple grec et notamment des classes populaires – une tactique, enfin, en constante adaptation qui s’élabore et se déploie en fonction de l’évolution du rapport des forces où tout terrain lâché et abandon consenti doit permettre une conquête ou consolider une position sur un autre front.

Quelques exemples : oui, le gouvernement Syriza a signé le mémorandum exigé par l’UE mais ce faisant Tsipras a obtenu de l’Europe un plan de financement de 80 milliards d’euros sur 3 ans là où la Troïka ne voulait que s’engager au goutte à goutte à coup de deux ou trois milliards tous les deux mois, renouvelables ou pas en fonction des réformes entreprises. La Troïka voulait aussi délocaliser au Luxembourg le comité chargé de suivre l’exécution du mémorandum. En refusant et en tenant ferme sur la durée du plan et sur le maintien à Athènes du centre de décisions, Tsipras a affirmé l’indépendance et la souveraineté de l’Etat grec. Certes, son économie est sous surveillance mais elle n’est pas sous tutelle et sa fonction effective et symbolique de chef d’Etat est préservée. Second exemple, les privatisations. Oui, la Grèce a laissé privatiser le Pirée et l’ensemble de ses aéroports mais elle a arraché aux griffes des entreprises et groupes d’affaires étrangers l’eau et l’électricité qui sont les services publics de première nécessité à tarif réglementé qui s’ils étaient passés aux mains du privé auraient jeté dans la précarité et la misère des centaines de milliers de grecques et de grecs du fait de la libéralisation des prix. Tsipras est même parvenu à maintenir la gratuité des premiers mètres cubes d’eau et des premiers kilowatts/heure pour les plus démunis. Enfin dernier exemple, la bataille des retraites a commencé avec la Troïka et elle s’annonce longue et sanglante, Syriza (qui jusqu’à présent a honoré rubis sur l’ongle chacune de ses obligations prévues par le mémorandum) ayant déjà menacé de refuser de rembourser ses créanciers à la prochaine échéance en cas d’exigence de la Troïka de baisser les retraites et notamment les petites pensions.

Ces batailles peuvent paraître aux yeux de certains anecdotiques ou dérisoires mais elles ne le sont pas aux miens. Ni, j’en ai l’intime conviction, à ceux du peuple grec qui souffre mais voit son gouvernement qui assume sa charge et se bat pour lui éviter le pire. C’est peut-être cela qui me frappe le plus chez Tsipras et ses ministres, le haut degré de responsabilité qu’ils endossent vis-à-vis de cette attente et de cet espoir qu’ont mis en eux leurs concitoyens. Et la conscience qu’ils ont chacun de la gravité de l’engagement qu’ils ont pris envers ces femmes et ces hommes qui leur ont fait confiance. C’est pour moi le signe d’une maturité politique qui n’a rien à voir avec les jeux de rôles et d’egos politiciens qui font hélas notre quotidien ici. Syriza a pris pleinement conscience que le sort de l’Europe se joue en Grèce et n’en tire aucune gloire pour cela, juste un surcroît de détermination et de devoir de réussir. Il est grand temps que nous aussi, nous en prenions conscience.

par Marc Moreigne, janvier 2016.

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