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AlexisTsipras et la coordinatrice de Syriza Montpellier  - Comité central de Syriza, Athènes, 25/6/2016
AlexisTsipras et la coordinatrice de Syriza Montpellier - Comité central de Syriza, Athènes, 25/6/2016

Cher-e-s camarades,

Les événements actuels sont d’une importance historique, ils vont influencer le devenir de l’Union européenne et de ses peuples. Le temps historique est dense, il court à une vitesse peut-être plus rapide que les délais de réaction auquel les dirigeants européens sont habitués, puisque l’Europe est en train aujourd’hui de vivre les résultats de son insuffisance et de ses retards de réaction à la crise. D’une crise qui trouve ses racines dans le domaine économique, dont il est clair aujourd’hui qu’elle se traduit en crise de politique.

Le résultat du référendum en Grande Bretagne constitue le dernier et le plus tangible acte du drame de cette crise politique. C’est là, comme d’ailleurs dans de nombreux autres pays, que les insuffisances chroniques des dirigeants de l’Europe, l’insistance dans des politiques d’austérité manifestement injustes et l’investissement dans des réflexes xénophobes et une rhétorique anti-immigration ont alimenté depuis très longtemps le populisme, le chauvinisme et le nationalisme.

Quels que soient l’embarras et la tristesse que nous provoque la décision du peuple britannique, nous devons considérer cette décision comme tout à fait respectable. Elle confirme cependant une crise d’identité pour l’Europe, une crise de stratégie.

Et, bien sûr, cette crise, cette évolution n’est pas venue de nulle part. Ses prémices se sont pointées depuis longtemps avec la montée des partis d’extrême droite et nationalistes, en Autriche, en France, aux Pays-Bas et ailleurs, avec les choix extrêmes, au nom de l’ajustement budgétaire et de la convergence qui ont agrandi les inégalités, tant à l’intérieur des pays de l’UE qu’entre les pays du Nord et pays du Sud, avec une gestion de la crise migratoire à la carte, des frontières fermées, des cloisons, des actions unilatérales de certains États qui étaient d’avis que la question de la solidarité est à traiter à la carte, et ces avis ont été tolérés par les dirigeants européens.

Et, pour être clair, il ne faut pas imputer la charge du résultat d’hier au peuple britannique. Quand en Europe, pour les politiques d’austérité et pour l’autoritarisme les frontières sont ouvertes, alors que les frontières pour les gens sont fermées et des cloisons sont érigées, quand des politiques et la rhétorique de la haine et du chauvinisme sont laissées incontrôlées, je pense que les peuples sont les derniers auxquels il faut imputer la responsabilité de leurs décisions.

S’il y a une responsabilité à imputer pour le résultat, il faudra l’attribuer en premier lieu aux dirigeants qui ont créé une Union européenne à plusieurs vitesses, une soi-disant ‘Union’ sans solidarité et entente réelle entre États membres. Une Union qui se souvient des règles uniquement lorsqu’ elle veut punir les soi-disant indisciplinés, mais qui les oublie lorsqu’ il est nécessaire de partager les problèmes de façon équilibrée.

Enfin, une Union qui, au lieu d’approfondir l’intégration, provoque les attitudes eurosceptiques et leur fournit des arguments pour qu’elles puissent déployer leur rhétorique dangereuse. Une série de démagogues et de comparses intolérants, considérés jusque-là comme pittoresques, du coup deviennent protagonistes de l’histoire.

Si nous voulons donc imputer des responsabilités, nous devrons les imputer aux dirigeants européens, qui, au lieu de mener une discussion approfondie sur les raisons et les causes de la crise, ont créé les caricatures idéologiques du Nord bosseur et du Sud paresseux. Ce, bien sûr, qui a mené à un profond clivage politique et social. Les peuples des pays du Nord considèrent qu’ils paient les pots cassés du Sud, et demandent la fermeture des frontières face aux migrants gênants, et bien sûr, les peuples du sud, peut-être avec raison, se sentent comme des intrus, et considèrent que le Nord les exploite et les punit.

Mais cette situation ne peut pas durer.

Aujourd’hui, plus que jamais, nous avons besoin d’une grande contre-offensive des forces européennes progressistes pour arrêter cette incursion de l’extrême droite et du nationalisme qui trouvent un terreau fertile dans les conditions créées par l’austérité et la domination incontrôlable des marchés.

On pourrait donc dire que nous avons besoin d’un nouveau départ et d’une nouvelle vision pour une Europe unie. Bien sûr, le débat porte sur la question de savoir si on a besoin de plus d’Europe ou de moins d’Europe. Il est évident que, si la discussion pour moins d’Europe se poursuit, comme cela s’est passé avec la Grande Bretagne, cela pourra arriver dans d’autres pays également.

Lors du débat au Sommet européen, quand finalement il a été décidé ­ – et nous nous sommes obligés nous aussi à marquer notre consentement malgré nos désaccords – un régime spécial pour la Grande Bretagne, j’ai pris la parole et je me suis adressé au premier ministre britannique en lui disant « je te souhaite, avec cette décision que tu as obtenue par nécessité – pas du plein gré de tous –, de gagner ce référendum, mais je ne suis pas du tout certain que tu réussiras, parce que, quand tu t’adresses à ton peuple avec la revendication de moins d’Europe, en disant que ‘j’ai réussi à obtenir un régime spécial de moins d’Europe’, ce sera très difficile d’inverser le courant. Parce que, face au dilemme ‘moins’ ou ‘pas du tout’, si jusque-là tu t’efforçais à convaincre de la nécessité de ‘moins’ ou ‘pas du tout’, le choix final sera le choix de l’original pas le choix à mi-chemin ». Et c’est ce qui s’est passé en fait.

Si donc ce débat se poursuit, il est certain qu’on commencera à détricoter le pull-over.

D’autre part, ceux qui parlent de « plus d’Europe », doivent préciser ce qu’ils entendent par cela. Si par « plus d’Europe » ils entendent plus autoritaire, plus antidémocratique, plus antisociale, sans souveraineté populaire, alors nous, on n’en veut pas.

La réponse donc est : une Europe meilleure, une Europe sociale, une Europe démocratique. Une Europe où la politique devra enfin revenir et retirer les rênes des mains des technocrates qui construisent leurs propres modèles économiques, dans lesquels il n’y a pourtant pas de place pour les besoins des peuples.

C’est la vision que nous poursuivons et je pense que nous l’avons prouvé aux moments les plus cruciaux pour le pays et pour le peuple grec.

Parce que quand, l’été passé, nous nous sommes adressés au peuple, en aucun instant nous n’avons pensé à l’éventualité d’abandonner l’Europe et la bataille que nous devrons mener avec d’autres peuples pour la changer depuis ses fondements.

Même en ce moment-là, les dirigeants actuels de l’Europe, dont plusieurs maintenant nous tapent sur le dos et nous sourient, soit pour terroriser soit pour se venger de l’« insolence » d’un gouvernement et d’un peuple de vouloir résister à l’absurde, ils faussaient la question du référendum, en la présentant comme « rester ou sortir » et pas comme elle avait été formulée par le parlement grec.

Et nous avons alors clarifié de la façon la plus catégorique que nous ne poursuivions pas la sortie de l’Union européenne ni de la zone euro, mais que nous poursuivions un meilleur accord.

Et je pense que c’est en cela que réside notre différence fondamentale en tant que Gauche, d’une force qui par son identité est internationaliste et européenne, qui critique et se bat pour changer l’Europe et pas pour dissoudre l’Europe, comme le fait aujourd’hui la Droite du retranchement nationaliste et du chauvinisme.

Et quand Néa Démokratia[1] cherche à trouver des eurosceptiques et des populistes dans nos rangs, elle oublie quels sont ses alliés à elle au sein de la Droite européenne. Parce que le risque de désintégration de l’Europe aujourd’hui ne provient pas de ceux qui avaient à temps critiqué le chemin suivi par l’Europe (une critique avérée justifiée), mais provient de droite.

Et la Gauche, avec les autres forces progressistes, sont les seules qui peuvent freiner cette évolution et changer l’Europe.

Et pour être clair : ces derniers jours, pour ceux qui soit ont une mémoire sélective soit spéculent systématiquement en nous accusant d’avoir renversé le verdict du peuple en juillet passé, je veux rappeler cela : le ‘NAI’ (‘Oui’) au référendum de l’année passée en Grèce n’aurait pas simplement signifié ‘Rester’ (comme il est d’ailleurs clair que ‘OXI’ (‘Non’) ne signifiait pas ‘sortir’).

‘NAI’ aurait signifié des mesures beaucoup plus nombreuses et plus dures, sans financement, sans aucun engagement quant au réaménagement de la dette, des excédents[2] tels que Samaras avait signés (4,5 %), et une convention soumise au droit anglais. Il aurait signifié des coupes automatiques des retraites, aucune protection[3] de la résidence principale (ils s’y étaient engagés), suppression des 100 tranches[4] (que selon eux nous avions instaurées unilatéralement pendant le premier semestre), 15.000 licenciements dans le secteur public, des licenciements collectifs dans le secteur privé et, évidemment, ce qui pour certains, les milieux les plus extrêmes en Europe et pour l’establishment à l’intérieur du pays, était le but principal : fermer la « parenthèse (de Gauche)» et restaurer l’ancien système politique et l’entrelacement des intérêts qui l’accompagnait et l’accompagne toujours.

Et tout cela sans aucun engagement pour couvrir régulièrement les besoins de financement du pays. Parce qu’aujourd’hui, la Grande Bretagne qui s’en va n’est pas dans l’euro ; cela n’empêche les marchés de se secouer du nord au sud et de l’est à l’ouest, y compris en Grande Bretagne. Imaginez-vous ce que cela aurait pu entraîner pour un pays petit et faible se trouvant à l’intérieur de l’euro.

Je veux revenir à ce qui s’est passé hier, en disant qu’il est désormais clair que le départ de la Grande Bretagne de l’Union européenne nous met face à de grands dilemmes et devant deux chemins :

Le premier chemin est celui du retranchement, du retour à l’isolement national, qui se présente sous la veste de l’indépendance, et de l’expansion du fléau du nationalisme que notre continent a payé très cher pendant le siècle passé.

Vous savez déjà qu’une série de forces qui défendent et se battent pour ce choix cherchent à capitaliser la décision pour le Brexit. Déjà les forces de l’extrême droite en France, aux Pays-Bas et en Autriche demandent que leurs propres pays suivent le chemin des Britanniques et ont comme but la dissolution de l’édifice européen, ce qu’ils ne cachent pas d’ailleurs.

L’autre chemin est celui de la bataille pour changer l’Europe. C’est le chemin de la bataille pour la solidarité et la franche collaboration entre peuples et États. Ce qui suppose la réflexion et l’engagement commun sur des valeurs et des principes qui trouvent leur origine dans les valeurs fondatrices de l’Union européenne, les principes sur lesquelles s’est fondée l’entreprise de l’intégration européenne : du respect des droits individuels et sociaux, des libertés démocratiques, de ce que nous appelons la souveraineté populaire, l’égalité face aux droits et la réciprocité des obligations ; du besoin de surmonter collectivement, tout en respectant la diversité et la souveraineté de chaque État, les problèmes qui touchent à nous tous.

Le moment arrive donc où nous devons prendre des décisions politiques courageuses. Nous nous trouvons face à la nécessité d’un changement radical de stratégie. Le moindre retard va nous conduire à coup sûr à un recyclage de la crise, à l’Europe forteresse, à l’Europe des frontières fermées, de la haine et de l’extrême droite.

Quant à nous, nous avons fait le choix de mener la bataille pour une autre Europe. Je pense que la Gauche, les forces progressistes, ne sont pas du côté de l’Europe tout simplement parce qu’elles croient à la coexistence pacifique et à la collaboration des peuples. Nous sommes du côté de l’Europe parce que nous croyons que pour un pays seul il est presque impossible de freiner les appétits des marchés financiers sauvages et l’agenda néolibéral extrême que celles-ci imposent sur tous les pays qui ont besoin d’emprunter.

Depuis des années, nous disons, et je pense qu’aujourd’hui ça se confirme encore plus : que l’Europe est l’aire géographique minimale où les politiques, les gouvernements, les forces progressistes, la Gauche, peuvent protéger les sociétés de l’agenda néolibéral : la dissolution de l’État social, les inégalités permanentes et profondes.

Nous avons donc fait le choix de mener cette bataille pour une autre Europe. Et le prix de ce choix, nous l’avons assumé, et cela avec un grand courage. C’est pourquoi je pense que nous sommes les plus aptes en Europe à prendre des initiatives. Des initiatives de réveil, dans toutes les directions, pour que ça tourne dans un sens différent.

[…] Je pense qu’aujourd’hui il est plus que jamais nécessaire de trouver une entente entre les forces progressistes de l’éventail le plus large et qu’il est surtout nécessaire que les forces de la social-démocratie, qui portent d’énormes responsabilités, soient les premières à changer le cap.

Je crois que dans notre effort nous ne serons pas seuls, étant donné que les voix, y compris à l’intérieur de la social-démocratie européenne, qui s’alignent sur les objectifs poursuivis par notre propre famille politique, la Gauche européenne, deviennent plus nombreuses, pour que la situation en Europe change.

[…]

Et nous pouvons changer l’Europe.

Traduit du grec par Vassilis Sklias.

[1] principal parti d’opposition, membre du groupe du PPE.

[2] des excédents primaires du bilan annuel de l’État.

[3] de la vente aux enchères par les créanciers.

[4] de remboursement des dettes fiscales.

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